Quelques questions à ANANTAKARA...


Pourriez-vous vous présenter ?

Je me vois comme un artiste-philosophe. Un passeur d’intensités... Je trace en quelque sorte un chemin qui va du son à l’être, dans la quête d’un point de rencontre entre les tensions contraires : un point mystérieux qui régénère et accomplit... Sonder l’insondable, pourrait-on dire. Ce qui m’est central, c’est de me laisser traverser par une verticalité qui infuse une horizontalité et crée un état d’ouverture au sein d’ “espaces-sons” où le Vaste et l’Intime dansent ensemble.

Pourriez-vous décrire votre musique d’une manière générale ?


Musicalement je me situe dans un son qu’on pourrait appeler électro-onirique ou ambiant contemplative-expérimental. Je compose ce que je nomme des “calligraphies sonores et vibratoires”. Je “dessine” des figures sonores qui font appel à de multiples instruments VST (Virtual Studio Technology) allant du mbira (piano à pouce africain) à des textures synthétiques changeantes, en passant par des structures rythmiques plutôt électro. Parfois des volutes mélodiques menées par des quatuors à cordes s’y arc-boutent... Pour moi il s’agit de visiter les expériences pivots de l’existence humaine. D’un album à un autre je peux plonger du lumineux vers du plus sombre, ou l’inverse, au fil de mes expériences de vie et de mes rencontres. Je tiens à ma liberté d’explorer ce qui se présente plutôt que me conformer à un style ou une tendance musicale du moment.

 

Venons-en à Momentum Lapses. Comment présenteriez-vous cet album en particulier ?
Cet album est l’expression d’une année de cheminement : celui que j’ai traversé suite à une hémorragie cérébrale et le chaos qu’elle a engendré... C’est une invitation à initier une dynamique de résilience, à trouver des ressorts inconnus, et accueillir un nouvel essor. Quand l’éloge de la luminescence vient chanter sur les parapets du réel, la nuit se déshabille sous le regard du lumineux... L’attente a été longue et la langueur féconde. Le point du jour montre sa beauté : celle que l’on ne peut saisir, mais qui se laisse entrevoir aux confins d’une aurore toute auréolée d’un plaisir cristallin...

De quoi cet album est-il fait dans sa substance et dans son instrumentation ?
Des immensités sonores animées de mouvements pulsants, des rythmes doux légèrement hypnotiques, la fine lumière d’un piano, des émanations de cordes pincées qui dansent, des cuivres qui vibrent, des percussions ethniques joyeuses et colorées...

Le titre et le sous-titre de cet album font référence au temps et à sa suspension. Une question classique de la Philosophie est “L’homme peut-il échapper au temps ?” Qu’en pensez-vous concernant Momentum Lapses et notamment concernant le morceau intitulé Spiral Bridge To Timelessness ?
Sur ce morceau j’ai fait appel à un séquenceur qui génère des structures spiralées infinies. Je capte les progressions de notes comme autant d’étoiles filantes surgissant du sidéral qui en ordonne l’apparition. Une sorte d’apnée temporelle extraite d’un schème sonore qui pourrait s’étendre indéfiniment. On a tous vécu des moments de “temps suspendu”, sortes d’oasis qui donnent cette impression subjective que le cours du temps s’est un instant arrêté. Les enfants qui jouent connaissent bien cet état de l’esprit. Certaines pratiques méditatives y mènent également, tout comme l’activité artistique.

Pour rebondir sur la part plus philosophique de votre question : de quel temps parle-t-on ici ? Le “temps de l’horloge”, quantifié, scientifique ? Celui, linéaire, dans lequel s’inscrit une histoire, un récit, un morceau? BERGSON parlait de la durée comme temps intime de la conscience, plus “réel” que le temps mesuré. Il estimait que l’art permettait d’accéder à une sorte de connaissance de ce qui échappe à la mesure et ouvre la porte sur la dimension métaphysique. JANKÉLÉVITCH, son disciple, amplifiera cette intuition dans son “esthétique de l’ineffable”. On n’échappe pas au temps mécanique, certes, mais il est des temporalités qui sont autant de rythmiques de la conscience, dont certaines conduisent à des spatialités temporelles autres. La musique offre en cela un support privilégié qui passe, paradoxalement, par une exécution dans un temps constitué de mesures.

Mes compositions ont pour vocation d’inviter à la dimension du cosmos, et donc à la spatialisation : le haut, le bas, l’étendue, les orientations, les cycles, les glissements... Elles ne cherchent pas à établir une “narration” comme le font mélodie et structure. Quand il n’y a plus cette assise première qui entraîne l’attention vers un-quelque-part défini, et qu’un principe autre vient organiser le temps musical, qu’il n’y a plus rien de préétabli à suivre, il est dès lors question d’aiguiser la vigilance, d’attiser la présence à soi...

Le morceau intitulé The Great Chi In The Sky fait référence au The Great Gig In The Sky de PINK FLOYD. Ce groupe est-il l’une de vos influences majeures ? Et si oui, en quoi ?
C’est en effet un clin d’œil direct à cet album majeur. Ma composition est une balade dans le jeu cosmique par l’activation du Chi, l’énergie de base qui anime l’univers selon les chinois, et que la pratique du tai chi vient réveiller en nous. Avec PINK FLOYD, j’ai découvert que la musique peut être porteuse d’univers sonores dans lesquels je peux totalement m’immerger en me laissant absorber par la qualité intrinsèque du son. Un état second naturel peuplé d’intensités diverses. Des univers magnétiques où le sombre tutoie le lumineux. Rencontre improbable d’extrêmes qui me marquera durablement... comme un grain de folie amoureux d’un grain de beauté...

Parlez-nous de vos autres influences majeures concernant la musique occidentale...
Il y a PINK FLOYD, TANGERINE DREAM, Peter GABRIEL, MAGMA, Stephan MICUS, Brian ENO, Keith JARRETT, SCELCI, MONTEVERDI, CAGE, RILEY, MOZART, MARLEY, SATIE, Jon HASSELL, Morton FELDMAN, Arvo PART...

Et qu’en est-il de la musique indienne ?
La musique indienne est venue à moi via le jazz et le projet SHAKTI de John McLAUGHLIN. La musique indienne du Nord se base sur des “ragas” – des gammes avec leurs modes propres sur lesquels les musiciens vont improviser selon des règles précises pour faire émerger l’expérience du “rasa”, la saveur. Qu’on appellerait aujourd’hui le “mood”. Il désigne un sentiment, un état d’esprit ou une humeur que les musiciens souhaitent induire chez les auditeurs en le leur transmettant vibratoirement. Je vois un lien entre l’art de l’impro, la recherche de la “blue note” et cette notion de rasa. Je l’ai retrouvée dans la musique de Terry RILEY et ses All Night Concerts. Ces nuits d’improvisations où il faisait se rencontrer la musique minimale expérimentale et sa formation en musique classique indienne.

Au fond, que pensez-vous de la mission, si on peut appeler cela ainsi, de la musique et de la vôtre en particulier ?
J’aime la définition du regretté Michel SERRES : « La musique est l’expression la plus complète de l’humanité ; mieux, elle incarne le vrai langage du Monde et des vivants. » Je vois la mienne comme une mise en “reliance” avec une dimension inconditionnée, un état d’ouverture, qui serait une source d’inspiration pour les intuitions d’un monde nouveau en devenir.

Pour terminer, parlez-nous de vos projets pour le futur...
L’envie d’un opéra à ma façon. Approfondir la rencontre de mes calligraphies sonores avec le monde musical africain. Un projet “puissance du verbe alliée à la pulsation du son” avec une chanteuse qui apportera du texte en français. La musicalité de la langue qui surfe sur les sinuosités colorées de l’électro onirique. Et, qui sait, une musique de film... ou de jeu vidéo... Enfin sûrement des tas de concerts et, si possible, dans des lieux insolites.

Réalisé par Frédéric Gerchambeau pour le webzine Rythmes croisés en 2019